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Le tripoli de Marsanne








            Nise  est  déjà  une ménagère accomplie,  aussi  vive  que diligente,  qui seconde admirablement sa maman
            dans tous les travaux d'intérieur. Jean, me dit-elle, je ne puis atteindre la boite de tripoli qui est tout en
            haut de l'étagère.
            Donne-la-moi, je te prie.
            Et je  m'empresse  d'accéder au  désir  de  Nise  qui se  met aussitôt à  nettoyer les  cuivres  de  la  maison.  Et
            pendant qu'elle opère, je la  suis du regard et nous causons.
            - Sais-tu  bien,  Nise,  que  ce  mot  de tripoli  éveille  en  mon  esprit  des  images  des  pays  d'Orient,  que
            j'entrevois volontiers à  travers  les page  d'un  Loti , Tripoli, c'est la  capitale  de  la Tripolitaine,  c'est  aussi
            une  ville  de Syrie :  mais ici comme là, ce sont des contrées incendiées par le soleil, des plaines  arides et
            sablonneuses,  des maisons  blanches  et  de blancs minar�ts, des routes qui  poudroient, des caravanes de
            chameaux, des arabes en burnous, des femmes éternellement voilées ...
            - Et pourtant, Jean,  le tripoli dont je  me sers est tout bonnement du tripoli de Marsanne.
            - Je  le  sais  d'autant  mieux,  Nise,  que  la  dernière  sortie  de  la  «Jeunesse  fraternelle  (société  amicale
            d'anciens  élèves)   a   précisément   eu   pour  but  d'étudier  de   plus   près   ce   produit  local.
            - Les jeunes  gens  de  Marsanne  ont  tout  de  même  une  fière  chance  de  pouvoir  ainsi  se  grouper,  se
            promener,  observer,  s'instruire  en  s'amusant  !. . .  Eh  bien,  puisque  te voici  parmi  les  favorisés  et  les
            renseignés, daigne au  moins me faire part de ce  que tu as appris sur le tripoli.
            - Volontiers, Nise.

            A en croire certaines encyclopédies, c'est en Syrie et en Tripolitaine qu'on le recueillit tout d'abord : d'où
            le nom de tripoli.  Plus tard la Bohême et Venise en fournirent au  monde entier. Aujourd'hui la  France en
            donne sa bonne part.
            C'est  en  1850  seulement  qu'un  de  nos  compatriotes,  M.  Martel  Hippolyte,  explorant  la  forêt  de
            Marsanne,  remarqua,  par endroits,  une terre  blanchâtre  très  onctueuse  au  toucher.  Il  en  préleva  des
            échantillons  et  constata  que  cette  terre  donnait  aux  métaux  un  nettoyage  parfait  et,  sans  les  rayer
            aucunement,  un poli  semblable à  celui  de  la  glace.  Il  eut  l'heureuse  idée  de  l'extraire en  quantité et de
            créer ici une exploitation qui prospéra.
            Aujourd'hui  encore,  c'est  dans  la  même  partie  de  la  forêt,  sur  la  pente  nord  de  Costerbouze,  à  5
            kilomètres environ de Marsanne,  qu'on  continue  de recueillir le tripoli.  Un  chemin charretier conduit au
            lieu  d'extraction,  et  le  promeneur qui  n'a  pas  craint  de  le  suivre  en  ses  nombreux  lacets  à  travers  les
            pentes  de  la  montagne,  se  trouve largement récompensé de sa  peine  par  la vue du  site  charmant  qu'il
            vient ainsi  de découvrir.  Au  loin  les  montagnes  du  Diois et du Vercors.  Devant lui la vallée de  la  Drôme
            avec une  échappée vers le  cours du  Rhône. A ses pieds dévalent vers Crest,  Grâne ou Loriol, des coteaux
            admirablement boisés.  Autour de  lui  les grands bois où dominent le chêne et  le hêtre et qu'argente,  par
            plaques, le  blanc feuillage de l'alisier.  Et  partout  une ombre engageante s'épand sur un gazon moelleux
            émaillé de fleurs multicolores.
            Mais  l'heure du repos n'est point arrivée. Où  donc est la «  mine  »de tripoli ?
            Voici  une  large excavation à ciel ouvert, profonde d'une vingtaine de mètres, sur les parois pierreuses de
            laquelle  grimpe  déjà  la  clématite.  En  voici  une  seconde  toute  semblable  dans  laquelle  poussent  un
            troène, un églantier et un amélanchier. Ce sont là deux puits délaissés après épuisement de la couche de
            tripoli.  Un  peu  plus  loin  nous apercevons  une  barque  en  planches,  puis  une  tranchée  débouchant  sue
            une sorte de plate-forme. C'est l'entrée du  nouveau  puits d'extraction creusé très régulièrement dans le
            sol.  A  droite,  à  gauche,  entre  les  roches  calcaires et tout  au  fond  là-bas,  on  trouve  la  précieuse  terre
            blanchâtre très friable,  très  onctueuse  qui  servira  a  polir glaces et métaux.  Des ouvriers la  recueillent,  la

                 Les Amis Du Vieux Marsanne· Bulletin N° 31                                   xxxx
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