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Gabriel raconte aussi qu'il a égaré en première ligne son porte-monnaie avec de l'argent donné par son
beau-frère Elie, et surtout le porte-bonheur offert par sa mère. Il obtient l'autorisation de remonter dans la
tranchée, mais la surprise l'attend sur le chemin du retour :
"J'eus un orage, mais pas de pluie, des obus que les Allemands jetaient sur la route. Et ça pétait ! Il
y avait une usine à moitié démolie où je pus me réfugier, alors tu vois, Maman, qu'il faut avoir confiance
au porte-bonheur."
La première neige est tombée, et des chaussettes promises seraient les bienvenues, d'autant que
"cette nuit nous allons repartir pour rentrer de nouveau dans nos tranchées, mais un peu de repos nous a
bien remis, puis j'ai fait laver mon linge par une femme et j'ai fait des provisions pour manger dans les
tranchées. [...] Quand vous me ferez réponse vous me ferez bien plaisir, et je vous recommande une
chose, de ne pas vous faire de mauvais sang pour moi parce que je ne suis pas des plus malheureux. Je ne
laisse pas de marmots."
A chaque courrier de ce long hiver, Gabriel s'évertue à rassurer sa famille et minimiser le danger
de sa situation avec autant de calme et de conviction que possible :
" Je vois que vous me plaignez beaucoup et que vous vous alarmez facilement. Ça c'est un tort. Il
est vrai qu'il y a des moments que ça n'est pas rigolo, ça se
comprend, mais c'est quelques passages, ça n'est pas continuel. Je
parie que souvent vous êtres tristes et que moi je ris. Puis, à vous
dire, je prends mon sort comme il est, nous sommes tous égaux.
Tout le monde se bat, alors on prend les choses comme elles
arrivent."
Et il y a toujours un sourire : "j'ai un manteau d'albauche (!)
que j'ai pu avoir quand ils battent en retraite. Pour être plus
dégagés, ils balancent leur sac. On fait ses provisions !"
Le 9 décembre, le régiment est à Rosières-en-Santerre,
l'hiver est là, mais Gabriel a été chaudement pourvu par l'armée et
il demande instamment qu'on ne lui envoie plus de vêtements qui
pèsent très lourd dans le paquetage lorsqu'ils quittent la ligne de
front. le Bleuet de Champagne 1915
(Ripart)
Il salue aussi une autre innovation, bien tardive pour les
milliers de morts si terriblement visibles à découvert avec leur pantalon garance et enfin sorti des cartons,
le nouvel uniforme du fantassin français "bleu horizon":
"On nous a transformé notre tenue, j'ai tout à neuf, souliers, l'uniforme est bleu bien clair. On nous a
supprimé les pantalons rouges, la capote est de la même couleur. Nous sommes dans le genre des Allemands. Puis,
je n'ai pas de gros souliers comme tu m'avais vu, tu sais, Maman, des écrase m..., comme disait Abel. Seulement, je
les ai pris un peu plus grands de façon à y mettre deux paires de bas, alors je n'ai pas froid."
er
L'année 1915 débute par deux lettres datées du 1 et 8 janvier, témoignages poignants du double
langage tenu par les soldats dans les courriers à l'arrière. La première est adressée aux parents, la
deuxième au beau-frère Elie Bertrand, cloué au lit depuis plusieurs semaines. Nous nous permettons de
les transcrire en rétablissant les hésitations orthographiques de l'auteur, bien compréhensibles dans cette
tourmente.
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