Page 853 - Tous les bulletins de l'association des" Amis du Vieux Marsanne"
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Gabriel raconte aussi qu'il a égaré en première ligne son porte-monnaie avec de l'argent donné par son
          beau-frère Elie, et surtout le porte-bonheur offert par sa mère. Il obtient l'autorisation de remonter dans la
          tranchée, mais la surprise l'attend sur le chemin du retour :

                 "J'eus un orage, mais pas de pluie, des obus que les Allemands jetaient sur la route. Et ça pétait ! Il
          y avait une usine à moitié démolie où je pus me réfugier, alors tu vois, Maman, qu'il faut avoir confiance
          au porte-bonheur."

                 La première neige est tombée, et des chaussettes promises seraient les bienvenues, d'autant que
          "cette nuit nous allons repartir pour rentrer de nouveau dans nos tranchées, mais un peu de repos nous a
          bien remis, puis j'ai fait laver mon linge par une femme et j'ai fait des provisions pour manger dans les
          tranchées.  [...]  Quand  vous  me  ferez  réponse  vous  me  ferez  bien  plaisir,  et  je  vous  recommande  une
          chose, de ne pas vous faire de mauvais sang pour moi parce que je ne suis pas des plus malheureux. Je ne
          laisse pas de marmots."

                 A chaque courrier de ce long hiver, Gabriel s'évertue à rassurer sa famille et minimiser le danger
          de sa situation avec autant de calme et de conviction que possible :

                 " Je vois que vous me plaignez beaucoup et que vous vous alarmez facilement. Ça c'est un tort. Il
          est  vrai  qu'il  y  a  des  moments  que  ça  n'est  pas  rigolo,  ça  se
          comprend, mais c'est quelques passages, ça n'est pas continuel. Je
          parie que souvent vous êtres tristes et que moi je ris. Puis, à vous
          dire, je prends mon sort comme il est, nous sommes tous égaux.
          Tout  le  monde  se  bat,  alors  on  prend  les  choses  comme  elles
          arrivent."

                 Et il y a toujours un sourire : "j'ai un manteau d'albauche (!)
          que  j'ai  pu  avoir  quand  ils  battent  en  retraite.  Pour  être  plus
          dégagés, ils balancent leur sac. On fait ses provisions !"

                 Le  9  décembre,  le  régiment  est  à  Rosières-en-Santerre,
          l'hiver est là, mais Gabriel a été chaudement pourvu par l'armée et
          il demande instamment qu'on ne lui envoie plus de vêtements qui
          pèsent  très  lourd  dans  le  paquetage  lorsqu'ils  quittent  la  ligne  de
          front.                                                               le Bleuet de Champagne 1915
                                                                                        (Ripart)
                 Il  salue  aussi  une  autre  innovation,  bien  tardive  pour  les
          milliers de morts si terriblement visibles à découvert avec leur pantalon garance et enfin sorti des cartons,
          le nouvel uniforme du fantassin français "bleu horizon":

                 "On  nous  a  transformé  notre  tenue,  j'ai  tout  à  neuf,  souliers,  l'uniforme  est  bleu  bien  clair.  On  nous  a
          supprimé les pantalons rouges, la capote est de la même couleur. Nous sommes dans le genre des Allemands. Puis,
          je n'ai pas de gros souliers comme tu m'avais vu, tu sais, Maman, des écrase m..., comme disait Abel. Seulement, je
          les ai pris un peu plus grands de façon à y mettre deux paires de bas, alors je n'ai pas froid."

                                                                er
                 L'année 1915 débute par deux lettres datées du 1  et 8 janvier, témoignages poignants du double
          langage  tenu  par  les  soldats  dans  les  courriers  à  l'arrière.  La  première  est  adressée  aux  parents,  la
          deuxième au beau-frère Elie Bertrand, cloué au lit depuis plusieurs semaines. Nous nous permettons de
          les transcrire en rétablissant les hésitations orthographiques de l'auteur, bien compréhensibles dans cette
          tourmente.





          Les Amis du Vieux Marsanne. Bulletin n°37                                                                                                                                             Page | 32
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