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Le héros et l'assassin
Gabriel Canon, courrier des tranchées 1915
Il n'a pas eu le temps de fonder une famille. Fauché à trente-cinq ans dans les tranchées de la
Somme, Gabriel Canon vient ajouter son nom, le 31 mai 1915, à la triste liste de ses compatriotes
marsannais, juste à côté de celui de son cousin germain, Auguste, sur le monument aux Morts.
La famille de Joseph Louis Canon, cultivateur, et de Marie Clémence Irma Dam, couturière,
compte six enfants aux destins dispersés, souvent loin de Marsanne. La mobilisation d'août 1914 surprend
Gabriel à Marseille où il est parti exercer son métier de tonnelier, et Abel, son frère aîné, à Dijon où il est
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devenu carrossier. L'un part vers la frontière italienne avec le 111 RIT, l'autre également vers les Alpes
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avec le 30 RI.
Par chance, plusieurs courriers nous permettent de suivre les premières semaines du périple des
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deux frères. Débarqué en gare de Chorges, dès le 6 août, le 111 se met en marche vers une destination
encore inconnue. Cet exercice met durement à l'épreuve les nouveaux "sportifs", les pieds ne sont pas
entraînés !
A l'étape de Barcelonnette, Gabriel avoue avoir souffert d'ampoules et demandé au major d'être
'exempté de sac', c'est-à-dire, ne pas porter le paquetage en attendant la guérison. Il a vite récupéré, mais
tout en suivant le convoi "j'en vois un devant moi qui marche sur des épingles, et puis je m'aperçois que
c'était Louis Petit. Quand je lui ai frappé sur l'épaule il était content de me voir... J'ai vu aussi Félix
Brandin qui est dans le génie et qui marche dans notre direction pour l'instant." Ils finissent le mois d'août
au fort de Tournoux, dans la vallée de l'Ubaye.
Au gré des déplacements des régiments, les Marsannais ne cesseront de se croiser, même
fugitivement, tout au long de la guerre, donnant aux familles un surplus d'informations toujours attendues
grâce au courrier.
Les deux frères se retrouvent brièvement cantonnés ensemble à Montélimar au début octobre.
Gabriel a été sélectionné avec cinquante autres pour une nouvelle mission : "je suis désigné pour partir.
[...] A présent je suppose que ce soit pour aller du côté de Paris, mais je ne puis pas bien l'affirmer." Abel
ne sera pas du voyage.
Prochain mot griffonné le 10 octobre, lors d'un arrêt à Nevers. Gabriel fait partie du contingent
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affecté en soutien au 52 RI.
"Je ne sais pas la direction que nous allons prendre, mais en tout cas soyez rassurés que je n'ai pas
la frousse. J'ai tout ce qu'il me faut, les saucisses me rendent grand service."
Il l'ignore, mais le régiment de Montélimar vient d'être décimé dans la Somme. Il est stationné
dans le secteur de Lihons-en-Santerre, à l'ouest de Saint-Quentin.
Arrivé sur place le 17 octobre, il rassure tout le monde et taquine sa sœur : "[...] tu ne sais pas, ma petite
Clémence, nous avons passablement de la Garde Républicaine dans le régiment et je m'informerai s'il y en a qui
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connaissent Alphonse, je sais que tu m'avais dit qu'il était au 42 d'infanterie [...]."
Le 19 novembre, fin du repos à l'arrière après un mois en première ligne. Très longue lettre qui
parvient à parler du quotidien sans rien dire sur la réalité, tout en plaisantant : "alors, Célima, je te
remercie du passe-montagne, surtout tu as eu la bonne idée de le faire de cette couleur (bleu ou kaki, sans
doute), ça ne tranche pas trop. Ce n'est plus comme le noir, et tu sais, en guerre, il n'est guère prudent de
montrer sa tête mal à propos. On doit voir, mais ne pas être vu."
Les Amis du Vieux Marsanne. Bulletin n°37 Page | 31

