Page 852 - Tous les bulletins de l'association des" Amis du Vieux Marsanne"
P. 852

Le héros et l'assassin

                                      Gabriel Canon, courrier des tranchées 1915


                 Il n'a pas eu le temps de fonder une  famille. Fauché à trente-cinq ans dans les tranchées de la
          Somme,  Gabriel  Canon  vient  ajouter  son  nom,  le  31  mai  1915,  à  la  triste  liste  de  ses  compatriotes
          marsannais, juste à côté de celui de son cousin germain, Auguste, sur le monument aux Morts.

                 La  famille  de  Joseph  Louis  Canon,  cultivateur,  et  de  Marie  Clémence  Irma  Dam,  couturière,
          compte six enfants aux destins dispersés, souvent loin de Marsanne. La mobilisation d'août 1914 surprend
          Gabriel à Marseille où il est parti exercer son métier de tonnelier, et Abel, son frère aîné, à Dijon où il est
                                                                          e
          devenu carrossier. L'un part vers la frontière italienne avec le 111  RIT, l'autre également vers les Alpes
                   e
          avec le 30  RI.

                 Par chance, plusieurs courriers nous permettent de suivre les premières semaines du périple des
                                                                        e
          deux frères. Débarqué en gare de Chorges, dès le 6 août, le 111  se met en marche vers une destination
          encore inconnue. Cet exercice met durement à l'épreuve les nouveaux "sportifs", les pieds ne sont pas
          entraînés !

                 A l'étape de Barcelonnette, Gabriel avoue avoir souffert d'ampoules et demandé au major d'être
          'exempté de sac', c'est-à-dire, ne pas porter le paquetage en attendant la guérison. Il a vite récupéré, mais
          tout en suivant le convoi "j'en vois un devant moi qui marche sur des épingles, et puis je m'aperçois que
          c'était  Louis  Petit.  Quand  je  lui  ai  frappé  sur  l'épaule  il  était  content  de  me  voir...  J'ai  vu  aussi  Félix
          Brandin qui est dans le génie et qui marche dans notre direction pour l'instant." Ils finissent le mois d'août
          au fort de Tournoux, dans la vallée de l'Ubaye.

                  Au  gré  des  déplacements  des  régiments,  les  Marsannais  ne  cesseront  de  se  croiser,  même
          fugitivement, tout au long de la guerre, donnant aux familles un surplus d'informations toujours attendues
          grâce au courrier.

                 Les  deux  frères  se  retrouvent  brièvement  cantonnés  ensemble  à  Montélimar  au  début  octobre.
          Gabriel a été sélectionné avec cinquante autres pour une nouvelle mission : "je suis désigné pour partir.
          [...] A présent je suppose que ce soit pour aller du côté de Paris, mais je ne puis pas bien l'affirmer." Abel
          ne sera pas du voyage.

                 Prochain mot griffonné le 10 octobre, lors d'un arrêt à Nevers. Gabriel fait partie du contingent
                                e
          affecté en soutien au 52  RI.
                  "Je ne sais pas la direction que nous allons prendre, mais en tout cas soyez rassurés que je n'ai pas
          la frousse. J'ai tout ce qu'il me faut, les saucisses me rendent grand service."

                 Il l'ignore, mais le régiment de Montélimar vient d'être décimé dans la Somme. Il est stationné
          dans le secteur de Lihons-en-Santerre, à l'ouest de Saint-Quentin.

                 Arrivé sur place le 17 octobre, il rassure tout le monde et taquine sa sœur : "[...]  tu ne sais pas, ma petite
          Clémence, nous avons passablement de la Garde Républicaine dans le régiment et je m'informerai s'il y en a qui
                                                                 e
          connaissent Alphonse, je sais que tu m'avais dit qu'il était au 42  d'infanterie [...]."

                 Le 19 novembre, fin du repos à l'arrière après un mois en première ligne. Très longue lettre qui
          parvient  à  parler  du  quotidien  sans  rien  dire  sur  la  réalité,  tout  en  plaisantant  :  "alors,  Célima,  je  te
          remercie du passe-montagne, surtout tu as eu la bonne idée de le faire de cette couleur (bleu ou kaki, sans
          doute), ça ne tranche pas trop. Ce n'est plus comme le noir, et tu sais, en guerre, il n'est guère prudent de
          montrer sa tête mal à propos. On doit voir, mais ne pas être vu."



          Les Amis du Vieux Marsanne. Bulletin n°37                                                                                                                                             Page | 31
   847   848   849   850   851   852   853   854   855   856   857