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Comptable des derniers publics, le maire fit son métier de maire. On était content.
L'éclairage municipal était une grave affaire. On ne posait pas une lanterne comme ça. Il
fallait l'avis de tous et de chacun. Nul ne devait souffrir de nuisance. Tout le réseau
électrique était en cause. Ceux qui savaient vinrent, les fonctionnaires fonctionnèrent, les
ingénieurs s'ingénièrent, Oeudéhèf oeudéhèfit et les "fous des pierres" eurent un espoir.
Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.
Combien de montagnes, de Grand'Limite, de Chatelard, de Paruel et autres Peyrieux
fallait-il remuer pour avoir non plus quatre, mais deux lanternes. C'était comme une
fatalité. Certains prirent le parti d'en rire. D'autres prièrent Saint Félix, dont l'église, sauvée
jadis de la ruine complète par un pur, veillait sur le village et la plaine du haut de son
promontoire.
L'été suivant, les "fous des pierres", dont la ténacité n'égalait que l'obstination se
réunirent à nouveau. Le maire ne vint pas. Il avait mieux à faire que de s'occuper de
lanternes. Il délégua un délégué qui fit son métier de délégué. On le remercia d'avoir
donné plus d'eau. Le conseiller général du canton était là et l'on était content. On parla de
lanternes. C'était toujours 7 000 francs la paire (un peu plus de 1 000 euros aujourd'hui).
On avait donc fait échec à l'inflation, mais c'était encore difficile et compliqué. Le choix
même de l'objet invitait à la plus grande prudence, on ne pouvait prendre des vessies pour
des lanternes et il fallait revoir le réseau car on voulait enterrer les fils. Bref, on ne
manquait pas de bonne raisons.
Les "fous des pierres" apprirent aussi que, pour avoir remis un toit aux maisons, leurs
impôts augmentaient. Ils avaient décuplé. Le percepteur qui percevait leur donna la clé du
mystère. Le principe était simple : "embellissez et vous paierez". Ils embellirent et ils
payèrent. La boucle était bouclée et en s'intéressant au vieux village, le fisc lui
reconnaissait à nouveau une âme.
Les "fous des pierres" payèrent même les iris et les roses trémières au bord des
chemins publics. Malheureusement, le chlorate de soude municipal leur fut fatal. On les
faisait lanterner, mais, tenaces et obstinés, les "fous des pierres" en mirent d'autres. Ils
embellirent et ils payèrent.
Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.
C'est pourquoi, depuis ce temps-là, dans le bon pays de Marsanne (Drôme, France) ,
on n'évoque plus l'Arlésienne ou le Père Noël pour parler d'une personne ou d'une chose
dont il est souvent question sans la voir jamais. On dit seulement, en insistant lourdement
sur le singulier :
"Pardi, c'est comme LA LANTERNE !"
Ce texte inédit a été donné en 1982 à Nicole Klawitter, alors présidente des Amis du Vieux Marsanne. Craignant
considérablement le qu'en-dira-t-on, ma belle-mère, Marie-Louise Raymond, décédée en décembre 2015, a demandé
avec insistance à Nicole de ne pas publier ce conte de Noël.
En août 2015, lors d'un charmant diner chez elle, Nicole, de nouveau présidente des Amis du Vieux Marsanne après
avoir élevé ses quatre enfants, m'a donné une copie du document que je lui avait transmis jadis et qui est copié ici sans
en changer une virgule.
Marc Niederhauser
Les Amis du Vieux Marsanne. Bulletin n° 32
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