Page 531 - Tous les bulletins de l'association des" Amis du Vieux Marsanne"
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Comptable  des  derniers  publics,  le  maire  fit  son  métier  de  maire.  On  était  content.
          L'éclairage municipal était une grave affaire. On ne posait pas une lanterne comme ça. Il
          fallait  l'avis  de  tous  et  de  chacun.  Nul  ne  devait  souffrir  de  nuisance.  Tout  le  réseau
          électrique était en cause. Ceux qui savaient vinrent, les fonctionnaires fonctionnèrent, les
          ingénieurs s'ingénièrent, Oeudéhèf oeudéhèfit et les "fous des pierres" eurent un espoir.
            Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.

            Combien de montagnes, de Grand'Limite, de Chatelard, de Paruel et autres Peyrieux
          fallait-il  remuer  pour  avoir  non  plus  quatre,  mais  deux  lanternes.  C'était  comme  une
          fatalité. Certains prirent le parti d'en rire. D'autres prièrent Saint Félix, dont l'église, sauvée
          jadis  de  la  ruine  complète  par  un  pur,  veillait  sur  le  village  et  la  plaine  du  haut  de  son
          promontoire.

            L'été  suivant,  les  "fous  des  pierres",  dont  la  ténacité  n'égalait    que  l'obstination  se
          réunirent  à  nouveau.  Le  maire  ne  vint  pas.  Il  avait  mieux  à  faire  que  de  s'occuper  de
          lanternes.  Il  délégua  un  délégué  qui  fit  son  métier  de  délégué.  On  le  remercia  d'avoir
          donné plus d'eau. Le conseiller général du canton était là et l'on était content. On parla de
          lanternes. C'était toujours 7 000 francs la paire (un peu plus de 1 000 euros aujourd'hui).
          On avait donc fait échec à l'inflation, mais c'était encore difficile et compliqué. Le choix
          même de l'objet invitait à la plus grande prudence, on ne pouvait prendre des vessies pour
          des  lanternes  et  il  fallait  revoir  le  réseau  car  on  voulait  enterrer  les  fils.  Bref,  on  ne
          manquait pas de bonne raisons.
            Les "fous des pierres" apprirent aussi que, pour avoir remis un toit aux maisons, leurs
          impôts augmentaient. Ils avaient décuplé. Le percepteur qui percevait leur donna la clé du
          mystère.  Le  principe  était  simple  :  "embellissez  et  vous  paierez".  Ils  embellirent  et  ils
          payèrent.  La  boucle  était  bouclée  et  en  s'intéressant  au  vieux  village,  le  fisc  lui
          reconnaissait à nouveau une âme.

            Les  "fous  des  pierres"  payèrent  même  les  iris  et  les  roses  trémières  au  bord  des
          chemins publics. Malheureusement, le chlorate de soude municipal leur fut fatal. On les
          faisait lanterner, mais, tenaces et obstinés, les "fous des pierres" en mirent d'autres. Ils
          embellirent et ils payèrent.

            Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.

            C'est pourquoi, depuis ce temps-là, dans le bon pays de Marsanne (Drôme, France) ,
          on n'évoque plus l'Arlésienne ou le Père Noël pour parler d'une personne ou d'une chose
          dont il est souvent question sans la voir jamais. On dit seulement, en insistant lourdement
          sur le singulier :


            "Pardi, c'est comme LA LANTERNE !"

            Ce texte inédit a été donné en 1982 à Nicole Klawitter, alors présidente des Amis du Vieux Marsanne. Craignant
          considérablement le qu'en-dira-t-on, ma belle-mère, Marie-Louise Raymond, décédée en décembre 2015, a demandé
          avec insistance à Nicole de ne pas publier ce conte de Noël.
            En août 2015, lors d'un charmant diner chez elle, Nicole, de nouveau présidente des Amis du Vieux Marsanne après
          avoir élevé ses quatre enfants, m'a donné une copie du document que je lui avait transmis jadis et qui est copié ici sans
          en changer une virgule.
            Marc Niederhauser





          Les Amis du Vieux Marsanne. Bulletin n° 32
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