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LA LANTERNE DE MARSANNE
Conte de Noël
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C'était Noël. Là-haut, dans le vieux village de Marsanne (Drôme, France), une bise
mordante balayait de rares flocons. Perçant la nuit noire et glacée, des ombres
remontaient sous le beffroi. Sa masse trapue devenait un géant maléfique aux chevaux
gris. Vite, on pressait le pas en longeant les ruines retapées une à une par une poignée de
fous qui s'écorchaient les mains et le cœur à remonter les pierres.
Quand les temps étaient durs, pendant la dernière guerre, les Contributions avaient
expliqué comment payer moins d'impôts : il suffisait d'enlever le toit des maisons
inoccupées. Par delà les frontières, les percepteurs s'étaient donné le mot et de Corse en
Irlande, des tuiles disparurent. L'Europe fiscale s'était faite avant la lettre, par le faîte. Et à
Marsanne comme ailleurs, les vielles bâtisses s'ouvrirent comme des pêches mures.
Quelques lustres plus tard, avec leurs ongles, leurs pelles et leurs pioches, des "fous des
pierres", des "estrangers" sauvaient le vieux village déserté et lui retrouvaient péniblement
une âme.
C'était Noël, il faisait nuit, froid, noir et il neigeait. On courbait l'échine autant pour
vaincre la pente et le vent glacé que par crainte d'être enseveli sous la voute branlante où
résonnaient encore les galoches de mécréants. L'unique lanterne était loin maintenant. Il
fallait cheminer comme à tâtons. Heureusement on connaissait la route et les mauvaises
rencontres étaient rares.
On se prenait à rêver de clarté. On voyait déjà le sapin illuminé. Devant la cheminée,
les enfants écrivaient : "Cher Père Noël, pourrais-tu m'apporter une orange et poser une
lanterne dans la rue".
Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.
Les "fous des pierres" se réunirent. Ils battirent le rappel dans le bourg du bas, où, dans
les maisons patriciennes, on se souvenait un peu du vieux village d'antan. Bref ils se firent
entendre. Au maire, ils demandèrent plus d'eau et bien d'autres choses. Il promit ce qu'on
voulait, dont quatre lanternes.
Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.
L'été suivant, les "fous des pierres" se réunirent à nouveau. Le maire garantit bien des
choses, dont deux lanternes. Pensez, cela vaut cher, 7 000 francs la paire, pose comprise
! Devant un tel chiffre, les "fous des pierres" échangèrent des regards incrédules, mais
personne ne pipa mot.
Les Amis du Vieux Marsanne. Bulletin n° 32
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