Page 530 - Tous les bulletins de l'association des" Amis du Vieux Marsanne"
P. 530

LA LANTERNE DE MARSANNE

          Conte de Noël




          ***



            C'était  Noël.  Là-haut,  dans  le  vieux  village  de  Marsanne  (Drôme,  France),  une  bise
          mordante  balayait  de  rares  flocons.  Perçant  la  nuit  noire  et  glacée,  des  ombres
          remontaient sous le beffroi. Sa masse trapue devenait un  géant maléfique aux chevaux
          gris. Vite, on pressait le pas en longeant les ruines retapées une à une par une poignée de
          fous qui s'écorchaient les mains et le cœur à remonter les pierres.

            Quand  les  temps  étaient  durs,  pendant  la  dernière  guerre,  les  Contributions  avaient
          expliqué  comment  payer  moins  d'impôts  :  il  suffisait  d'enlever  le  toit  des  maisons
          inoccupées. Par delà les frontières, les percepteurs s'étaient donné le mot et de Corse en
          Irlande, des tuiles disparurent. L'Europe fiscale s'était faite avant la lettre, par le faîte. Et à
          Marsanne  comme  ailleurs,  les  vielles  bâtisses  s'ouvrirent  comme  des  pêches  mures.
          Quelques lustres plus tard, avec leurs ongles, leurs pelles et leurs pioches, des "fous des
          pierres", des "estrangers" sauvaient le vieux village déserté et lui retrouvaient péniblement
          une âme.

            C'était  Noël,  il  faisait  nuit,  froid,  noir  et  il  neigeait.  On  courbait  l'échine  autant  pour
          vaincre la pente et le vent glacé que par crainte d'être enseveli sous la voute branlante où
          résonnaient encore les galoches  de mécréants. L'unique lanterne était loin maintenant. Il
          fallait cheminer comme à tâtons. Heureusement on connaissait la route et les mauvaises
          rencontres étaient rares.
            On se prenait à rêver de clarté. On voyait déjà le sapin illuminé. Devant la cheminée,
          les enfants écrivaient : "Cher Père Noël, pourrais-tu m'apporter une orange et poser une
          lanterne dans la rue".

            Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.

            Les "fous des pierres" se réunirent. Ils battirent le rappel dans le bourg du bas, où, dans
          les maisons patriciennes, on se souvenait un peu du vieux village d'antan. Bref ils se firent
          entendre. Au maire, ils demandèrent plus d'eau et bien d'autres choses. Il promit ce qu'on
          voulait, dont quatre lanternes.
            Et Noël vint, les oranges aussi, mais de lanterne, point.

            L'été suivant, les "fous des pierres" se réunirent à nouveau. Le maire garantit bien des
          choses, dont deux lanternes. Pensez, cela vaut cher, 7 000 francs la paire, pose comprise
          !  Devant un tel chiffre, les "fous des pierres" échangèrent des regards incrédules, mais
          personne ne pipa mot.







          Les Amis du Vieux Marsanne. Bulletin n° 32
                                                                                                     Page 6
   525   526   527   528   529   530   531   532   533   534   535